Cet objet éphémère, le manuscrit, est en train de disparaître au profit du fichier texte


Cet objet éphémère, le manuscrit, est en train de disparaître au profit du fichier texte. A ses débuts, la littérature l’ignorait puisqu’elle était orale. A présent qu’elle devient électronique, elle efface l’essentiel de sa genèse.
Pour les curieux et les chercheurs, le manuscrit littéraire est une mine de renseignements. On y découvre la méthode (ou les errements) de l’écrivain ; on y voit le geste accompagnant la voix ; on y sent le travail et plus seulement le talent ; on y perçoit l’époque dans la calligraphie ; souvent on y rencontre la personnalité avec autant de force que dans le style.
Petite écriture ronde de Montaigne, si délicieusement introvertie ; mise en page expansive de Hugo, procédant par éclatements successifs ; écriture sage et régulière de Maupassant, ordonnée peut-être par son début de carrière dans les ministères ; torchons frénétiques de Balzac, emporté par la logorrhée et la nécessité ; écriture opiniâtre de Flaubert, tendue par l’effort, gravissant des lignes obliques…
Une chose qui me frappe dans les manuscrits de nombre de nos grands auteurs, c’est qu’ils révèlent une méthode à l’inverse de l’esthétique d’économie souvent préconisée de nos jours. Ils allongent. Certes, ils ont des repentirs, ils raturent, ils biffent même sauvagement à gros traits de plume, parfois avec rage – en particulier chez Flaubert et Hugo, où l’on trouve des ratures en treillis, encadrées, qui montrent tout le mécontentement de l’écrivain pour son texte. Mais la dynamique générale de la composition est l’expansion, non la réduction.
Ce sont naturellement les allongeails de Montaigne, qui enrichissent son livre d’édition en édition. C’est l’organisation de la page manuscrite de Hugo, qui écrit d’abord dans une colonne à droite, puis remplit la marge de gauche avec des compléments encadrés comme des bulles, et a parfois tant à ajouter qu’il doit tout reprendre sur une nouvelle page, amplifiant indéfiniment le poème ou le récit. Quoique de façon plus sage, Maupassant suit une méthode assez proche, puisqu’il laisse une marge assez large qu’il remplit d’ajouts éventuels. Proust nous a laissé une autre forme de l’allongeail montagnien ou de la bulle hugolienne : la paperole. Proust écrivait très scolairement ses premiers jets sur des cahiers de brouillon, puis le texte au propre sur des cahiers d’écolier qu’il appelait « cahiers de mise au net » ; mais, se rendant compte qu’il avait encore du texte à ajouter, il l’écrivait sur des feuilles volantes, qu’il appelait « paperoles », et qu’il collait ensuite dans ses cahiers de mise au net, ajoutant de véritables rouleaux manuscrits qui se déploient au sommet ou au bas des pages. Balzac était sans doute le pire de tous : comme il écrivait à une cadence industrielle et envoyait, en fait, des premiers jets à l’éditeur, il reprenait l’intégralité de son texte sur les placards, la première version typographiée envoyée à l’auteur pour obtenir son bon à imprimer. Au grand désespoir des typographes, Balzac renvoyait des bons à imprimer abondamment raturés, complètement noircis d’ajouts et de corrections à peine déchiffrables, voire complètement réécrits, ce qui lui valait une réputation exécrable chez les ouvriers du livre… Ce que nous enseignent ces manuscrits est un phénomène auquel, très modestement, je suis confronté moi-même : le texte se nourrit de lui-même. Une fois qu’il acquiert sa dynamique et sa voix, l’écrivain n’en est plus tout à fait l’auteur, mais en devient l’interprète.


Eric Jacet Lepus
septembre 7, 2017

J’avais entendu dire que Montaigne avait un chat qui se couchait parfois sur ses manuscrits quand il écrivait et qu’on peut voir que Montaigne le contournait sur son papier, mais je n’ai jamais pu savoir si c’était une légende ou une réalité. L’article plus haut n’en parle pas, dommage.

Jean-Philippe Jaworski
septembre 7, 2017

Pour Montaigne, je ne saurais le dire. En revanche, nous avons bien les traces d’un méfait félin du XVe siècle : http://www.ouest-france.fr/…/limage-sur-le-manuscrit…

Anouchka Lys
septembre 7, 2017

C’est tellement vrai, qu’un texte s’enrichit. Et pour tout type de texte ! Qu’il s’agisse d’une oeuvre littéraire, d’un dossier ou d’une parfois d’une bête transmission d’information.

Claire Panier-Alix Perso
septembre 7, 2017

bah nous sommes encore nombreux à effectuer nos modifs et à travailler nos textes sur les tirages papier, avant de les saisir.

Judge Derjudge
septembre 7, 2017

Il faut faire un Word pour écrivain qui enregistre toutes les interactions dans un fichier.

    Claire Panier-Alix Perso
    août 19, 2017

    avec la gestion des révisions, cela existe déjà. On peut tout afficher : ce qui a été supprimé, modifié etc.

    Sarah Newton
    août 19, 2017

    J’ai entendu dire que Scrivener peut aussi garder des ébauches distinctes, mais je n’ai pas encore essayé.

Claire Panier-Alix Perso
septembre 8, 2017

avec la gestion des révisions, cela existe déjà. On peut tout afficher : ce qui a été supprimé, modifié etc.

Sarah Newton
septembre 8, 2017

J’ai entendu dire que Scrivener peut aussi garder des ébauches distinctes, mais je n’ai pas encore essayé.

Guillermo Puerta
septembre 8, 2017

Et pour aller plus loin dans la lecture des annotations de montaigne sur l’exemplaire de Bordeaux je vous conseille d’aller voir le travail de transcription des bibliothèques virtuelles humanistes à Tours : http://xtf.bvh.univ-tours.fr/xtf/view

    Maxime Muller
    août 20, 2017

    Tu fais ton archiviste. (Mais en même temps tu fais plaisir)

    Guillermo Puerta
    août 20, 2017

    J’ai des collègues qui bossent bien (à la différence de moi) Mathieu Duboc Sandrine Breuil

    Maxime Muller
    août 20, 2017

    Ouais en gros tu fais de lèche de lycéen pour avoir un poste… So « ministère de l’éducation supérieure et de la recherche » 2016

    Guillermo Puerta
    août 20, 2017

    Huhu

    Sandrine Breuil
    août 20, 2017

    Avec une Url qui fonctionne : http://xtf.bvh.univ-tours.fr/xtf/view…; …ça marche mieux pour la lèche aussi, avec un passage par la case incubation ;P

Maxime Muller
septembre 8, 2017

Tu fais ton archiviste. (Mais en même temps tu fais plaisir)

Guillermo Puerta
septembre 9, 2017

J’ai des collègues qui bossent bien (à la différence de moi) Mathieu Duboc Sandrine Breuil

Maxime Muller
septembre 9, 2017

Ouais en gros tu fais de lèche de lycéen pour avoir un poste… So « ministère de l’éducation supérieure et de la recherche » 2016

Remi Mogenet
septembre 8, 2017

Que les auteurs que vous citez aient enrichi et augmenté leurs textes au fil des épreuves et relectures se voit à leur style. Il y a des auteurs qui sont bien différents, par exemple Blaise Pascal qui a déclaré pour une provinciale un peu longue qu’il …

Maxime Muller
septembre 9, 2017

Jean-Philippe Jaworski tu nous enverrai une photo d’un manuscrit ? (Ou alors tu écris déjà tout à l’ordinateur ?)

Sara Doke
septembre 9, 2017

J écris toujours à la main, la fiction, articles et trads se font sur la machine, le reste, il faut du papier, de l encre et ma main. Les machines c’est pour travailler

Remi Mogenet
septembre 9, 2017

Je n’écris à la main que les poèmes, finalement le texte est court, on l’a vite copié, et on travaille dessus sans trop de matériel, c’est mieux. Les cours aussi je les fais à la main puisqu’ils ne sont pas destinés à être publiés.